dimanche 31 mai 2015

Postérité, je n'écris pas ton nom

Ah, les joies de la postérité ! Enfin plutôt les affres. 
Ça t’plairait, toi, d’être dérangé en plein sommeil, qu’on vienne te secouer les puces - enfin les vers, à tout bout d’inauguration, de commémoration ? Qu’un scribouillard présidentiel fraîchement diplômé s’applique à te cirer les pompes à l’encre noire tandis qu’tu pionces six pieds sous terre ? 
Et tous ces illustres intellos figés dans la pierre ou la fonte, recyclés en perchoirs à pigeons parisiens, visage et corps couverts de chiures pour les siècles des siècles. 
Les noms d’voies, on en parle ? L’invariable "avenue Charles-De-Gaulle", le général géant figé sur sa plaque bleue. Charlie ! Charlie tagué ! Charlie arraché ! Charlie vandalisé ! Charlie n’avait pourtant rien demandé. 
Mais si y’avait qu’les rues. Dernière trouvaille de nos amis les élus, Le "Jardin Serge-Gainsbourg". L’homme était du genre rat d’égout misanthrope, ermite germanopratin, esthète troglodyte : le voilà nominé spectre de square, gardien des enfers verts. Pour le coup, y’a vraiment de quoi être au fond du trou pour l’homme à tête de chou. 
Mais le plus triste dans tout ça, c’est d’faire passer tous ces grands gars de la plus belle unicité à l’insignifiance patentée. Et de les exhumer à volonté, au détour d’une phrase sans éclat, d’un échange plat : 
- Pff m’man, y’a plus d’steaks surgelés ! 
- Bah tu prends tes jambes et t’y vas. 
- Pff, où ça ? 
- Bah à la superette du coin. 
- Pff, laquelle, j’vois pas… 
- Bah celle de l’avenue Zola. 
- Pff, Ok. 
Émile était végétarien.